Colloque "François Mitterrand et le monde" - Discours de Jean-Marc Ayrault

"L’une des leçons de François Mitterrand, c’est que la diplomatie nécessite un regard capable d’embrasser large, un regard nourri par l’histoire afin de comprendre les évolutions profondes des sociétés." Retrouvez l’allocution du Ministre.

"Monsieur le Président de l’Institut François Mitterrand, Cher Hubert,
Monsieur le Délégué général de la fondation Jean Jaurès,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Cher Gilbert,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,

Je veux tout d’abord vous souhaiter bienvenue au ministère des affaires étrangères et du développement international et vous dire tout le plaisir que j’ai à accueillir ce colloque. Ce n’est pas une formule d’usage puisqu’il porte sur la diplomatie de François Mitterrand. Je remercie l’Institut François Mitterrand et la Fondation Jean Jaurès d’en avoir assumé la direction scientifique.

Je me réjouis de voir réunis au Quai d’Orsay d’anciens ministres, en particulier des affaires étrangères, des responsables politiques qui ont travaillé aux côtés de François Mitterrand et qui, souvent, ont été des collaborateurs très proches, mais aussi des plus jeunes, journalistes, chercheurs, militants ou tout simplement curieux d’histoire et de diplomatie.

Votre présence ici est la preuve que la mémoire de François Mitterrand reste vive. Je suis heureux de cette occasion qui m’est donnée de rendre hommage à la vision de celui qui reste, pour beaucoup d’entre nous, une source d’inspiration face aux bouleversements du monde.

François Mitterrand portait les espoirs de justice de la gauche dans un monde déjà travaillé par les forces du libéralisme débridé comme l’on dit. Malgré les contraintes, François Mitterrand a cru en une France qui porte un message au-delà de ses frontières et ne renonce jamais à sa vocation universelle. Il l’a fait avec lucidité et une claire conscience des intérêts de notre pays. La diplomatie mitterrandienne cherchait à tracer le chemin des possibles. Elle ne se résignait ni à l’immobilisme ni à l’impuissance.

S’intéresser à la diplomatie de François Mitterrand, c’est identifier ce qui en fait non pas l’actualité mais la solidité, voire la permanence. C’est, au-delà des extraordinaires événements autour desquels se déployait la politique étrangère de François Mitterrand, mettre en lumière des lignes de force qui peuvent, aujourd’hui encore, guider notre action et en particulier l’action européenne.

La diplomatie mitterrandienne prend son essor en 1981, à la transition de deux siècles. Le monde de 2016 est ô combien différent de celui qu’a connu François Mitterrand. On peut même s’interroger sur la possibilité même d’un héritage dans cette ère où tout semble inédit, immédiat et instable. Mais c’est justement là que réside la sagesse de la diplomatie mitterrandienne à mes yeux : dans cette capacité à s’extraire du contingent pour penser l’essentiel.

Le monde de François Mitterrand - il faudrait plutôt dire « les mondes de François Mitterrand », et Hubert Védrine, qui est l’auteur de cette formule vous en parlera mieux que moi, c’est d’ailleurs le titre d’un livre - n’était pas moins bouleversé que le nôtre. Que l’on songe aux défis qui ont été ceux de ses deux septennats : crise des euromissiles face à une Union Soviétique qu’on croyait encore menaçante ; aspirations démocratiques des peuples de l’Europe centrale et de l’est, mais aussi d’Afrique où l’on assistait à une vague sans précédent de démocratisation, sans oublier l’effondrement du bloc de l’Est et l’éclatement de la Yougoslavie, avec les tragédies qui en ont découlé ; conflits au Proche et au Moyen-Orient - je pense au Liban, à la première Intifada ou encore, évidemment, à la première guerre du Golfe. Le monde n’était pas simple à cette époque non plus. La diplomatie mitterrandienne était, déjà, celle d’un monde en crise.

Face à ces crises, il y avait une volonté d’équilibre et de pondération dans l’action diplomatique de François Mitterrand. Ses rapports avec les grandes puissances en témoignaient. Il était l’ami des présidents américains, sans être aligné. Il était ferme face à l’expansion soviétique, mais avec la volonté de maintenir un dialogue ouvert. La diplomatie mitterrandienne était une diplomatie exercée par un stratège capable de prendre des positions tranchées. Que l’on songe au discours sur les Euromissiles au Bundestag en 1983 et à la création de la monnaie unique. Que l’on songe aussi à l’attention qu’il portait à la dissuasion nucléaire. Que l’on songe aussi au discours qu’il prononça à la Knesset le 4 mars 1982 où il adressa un message d’amitié à Israël, tout en défendant avec brio la cause de la paix, dans un équilibre qui inspire toujours nos efforts. C’est-à-dire le droit des Palestiniens à disposer d’une patrie, et le droit d’Israël à exister dans la sécurité. Un Jérusa lem, comme le lieu où se rassemblent les frères séparés.

Bien sûr, il y a toujours dans l’histoire des parts d’ombres, des sentiers mal connus à explorer, des interrogations. C’est aux chercheurs qu’il revient de les élucider pour contribuer à une mémoire vivante.

Mais pour m’en tenir ici au plus visible et au plus remarquable, je dirais que François Mitterrand a réussi à établir des repères dans le monde incertain et instable qui était le sien, ce monde de transition qui est encore le nôtre aujourd’hui.

Ce sera l’objet de vos discussions durant deux jours. C’est pourquoi je ne veux en retenir qu’un aspect, celui qui est pour moi une source d’inspiration et qui concrétise le mieux cette capacité de François Mitterrand à rester fidèle à un projet, au-delà des aléas de la politique internationale. Ce projet, c’est l’Europe. Car François Mitterrand a très vite compris, à son arrivée à l’Élysée en 1981, que l’Europe était - et je le cite - « la grande aventure qui restera l’œuvre majeure de notre génération ». Aujourd’hui encore nous pouvons faire de cette maxime le guide de notre action.

Le monde d’hier était bipolaire. Devant la menace commune, François Mitterrand s’est fait l’avocat de la solidarité européenne. Vous vous souvenez de cette formule : « Le pacifisme est à l’Ouest, les euromissiles sont à l’Est. » Comment dire plus clairement que la sécurité des uns était la sécurité de tous ? Au cours de ses deux septennats, François Mitterrand a vu le monde se transformer et l’Europe changer. Ces transformations, il a souhaité que la France y participe et y contribue. Il a ainsi assuré à notre pays un rôle dans le monde post guerre froide. Face aux difficultés de la France durant cette période, face aux crises internationales, François Mitterrand a toujours cherché à renforcer l’Europe.

Le monde d’hier traversait une crise économique et sociale, notamment à la suite des chocs pétroliers ; François Mitterrand a tout de suite perçu l’importance du marché unique et sa signification pour le projet politique d’intégration européenne.
L’Europe d’hier faisait face à la dissolution accélérée du bloc soviétique et à l’embrasement de l’ex-Yougoslavie ; François Mitterrand, qui comprenait les risques d’une résurgence des nationalismes en Europe sur les ruines de l’Empire soviétique, a repris à son compte l’idée d’une maison commune européenne. Il l’a fait d’autant plus naturellement qu’il avait toujours considéré la division de l’Europe comme une « frontière de circonstance ».

« La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir », cette formule est bien connue et elle résonne encore juste. Aujourd’hui, nous devons nous souvenir de cette réponse. De même, lorsqu’il s’est agi d’accompagner la réunification allemande. François Mitterrand avait compris l’importance qui s’attache à l’intangibilité des frontières, tout en faisant reconnaître à Helmut Kohl la frontière Oder-Neisse. Il a beaucoup pesé à ce moment-là. Cet enseignement nous sert encore aujourd’hui lorsque nous devons faire face à des crises telles que celles que nous nous efforçons de résoudre avec l’Allemagne à l’est de l’Ukraine.

L’Europe, pour François Mitterrand, devait constamment prendre appui sur trois éléments : le moteur franco-allemand, la solidarité européenne et la profondeur historique du projet européen. Négliger l’un de ces trois éléments, c’est affaiblir la réponse européenne telle que la concevait François Mitterrand.

Mais pourquoi cette réponse a-t-elle tant d’importance aujourd’hui ? Pourquoi est-elle un impératif et pas seulement une possibilité ?

Parce que cette réponse donne un sens dans un monde qui, depuis la fin de la compétition idéologique est-ouest, est précisément en quête de sens.
Parce que, face aux défis sécuritaires attisés par les crises de notre voisinage, face à la menace terroriste, il est indispensable de rester soudés et d’apporter une réponse commune. « On ne peut concevoir une Europe solide - disait François Mitterrand - si elle se révèle incapable d’assurer par elle-même la sécurité des peuples qui la composent ».

C’est très actuel, parce qu’à l’heure où les États-Unis doivent décider de leur avenir et où la Russie met à l’épreuve la solidarité européenne, il ne faut pas céder aux doutes qui nous éloignent et alimentent l’euroscepticisme, ni abandonner nos peuples à ceux qui font commerce de la peur.

Parce qu’enfin, préserver la cohésion européenne pour faire respecter nos principes, c’est renforcer notre crédibilité. Ne l’oublions pas à l’heure où le continent européen est confronté à de nouvelles tensions allant à l’encontre des principes de l’acte fondateur d’Helsinki et de la Charte de Paris qui devaient garantir, selon François Mitterrand, « la liberté dans la stabilité ».

François Mitterrand et Helmut Kohl avaient choisi Verdun comme symbole de la réconciliation franco-allemande. Un siècle après la bataille, notre continent doit encore affronter les risques de divisions. Mais la France, l’Allemagne et leurs partenaires européens sont aussi plus que jamais conscients des responsabilités qui leur incombent.

La France et l’Allemagne sont aujourd’hui en première ligne dans la gestion des crises qui agitent le continent. Cette relation unique est en partie le fruit des efforts inlassables de François Mitterrand : « l’entente franco-allemande ne prend tout son sens que parce qu’elle est au service de l’unité européenne » disait-il à Baden-Baden en 1994. Il lui donnait pourtant un autre sens, plus global et plus personnel à la fois, et j’aimerais citer ici son dernier discours, celui qu’il tint à Berlin le 8 mai 1995 et que François Mitterrand concluait ainsi : « La politique européenne, elle sera poursuivie après moi, comme elle avait commencé avant moi, peut-être pas de la même façon, mais finalement l’histoire oblige, l’histoire commande et on sera toujours là pour le rappeler aux autres. Ce que nous avons fait doit être poursuivi et le sera. Je disais tout à l’heure, la première victoire qui soit commune, c’est la victoire de l’Europe sur elle-même. »

L’une des leçons de François Mitterrand, c’est que la diplomatie nécessite un regard capable d’embrasser large, un regard nourri par l’histoire afin de comprendre les évolutions profondes des sociétés.

Mesdames et Messieurs, je ne doute pas que ce colloque puisse contribuer à éclairer nos propres actions à la lumière de ces années au cours desquelles François Mitterrand décidait des grandes orientations de notre politique étrangère. Nous lui devons donc beaucoup. Nous avons aussi l’occasion de mieux comprendre ce qu’il a fait, ce qu’il a voulu dire et aussi ce que nous avons à faire nous-mêmes.
Merci de votre attention et je vous souhaite à tous de bons travaux, ici au Quai d’Orsay, au ministère des affaires étrangères de la République française./."

Dernière modification : 06/10/2016

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